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Veronique Monnier
Formatrice d'adultes-Relation d'aide
Expérience du deuil et de l'accompagnement 
 

Vous êtes formatrice pour adultes et en même temps vous accompagnez des groupes de deuil: nous pouvons imaginer qu'il y a un chemin de vie derrière tous ces rôles...

 

C'est un long chemin et je ne sais pas si l'on peut le résumer en quelques lignes ?

J'ai une formation de lettres et l'enseignement a toujours fait partie de ma vie. J'ai toujours été sensible aux difficultés de l'exil, de l'intégration, d'apprentissage, ce qui m'a conduit petit à petit à prendre en charge des classes d'intégration, puis des classes d'accueil. J'ai enseigné ensuite le « français langue étrangère » et fait de la formation d'adultes par construction progressive. Très intéressée par l’aspect psychologique, l’aspect intérieur, la vie des autres, j'ai toujours eu une certaine aisance par rapport à la relation. Je suis très touchée par le parcours des personnes que je rencontre. Je n'ai pas osé en faire grand chose jusqu'à un certain point de ma vie parce que j'estimais que j'étais jeune et que je n'avais pas beaucoup à donner.

 
 

 

J'ai vécu il y a 13 ans la perte de mon mari. Cela a été un raz-de-marée, un bouleversement complet de ma vie et je suis rentrée dans une crise existentielle. J'ai non seulement vécu un deuil mais aussi un renversement de mes valeurs. J'ai tout perdu. J'ai perdu mes repères. Tout ce que j'avais construit est parti dans les décors parce que je ne savais plus quelle valeur cela avait. Seuls mes enfants étaient une valeur sûre qui me tenait à la vie. Il me fallait les éduquer. Tout le reste s'était évanoui. Cette crise a nécessité des traitements, la psychanalyse, des accompagnements. Durant plusieurs années de cheminement qui ont été des années vraiment très riches, je suis rentrée en moi-même sans faire l'économie de ce deuil et de la souffrance, je suis allée voir là où ça faisait mal.  

 

Après quelques temps j'ai ressenti que j'avais peut-être quelque chose à retransmettre. J'ai participé à un groupe de deuil organisé par une diacre de l'église protestante de Genève. Comme participante je recevais et je donnais aussi beaucoup. De fil en aiguille cette personne est devenue une amie, elle m'a passé la main et j'ai repris son idée, sa structure. Avoir vécu ce deuil et cette crise font que, assez naturellement, j'ai été équipée pour entendre un certain nombre d'histoires de vie et surtout pour être à l'écoute. J'étais déjà dans l'empathie mais il y a eu en plus un bénéfice à ce vécu qui m'a enrichi et me donnait la possibilité de me mettre à l'écoute de l'autre naturellement.

 

 

 

Dans le cadre de l'enseignement, est-ce que quelque chose chez vous a changé depuis cet événement?

 

Je ne fais pas uniquement l'accompagnement des groupes de deuil. Je suis également très engagée dans l'association Bethasda (bethasda.org) qui fait de l'accompagnement sur une année et dont le moteur est de réunir psychologie et foi. La spiritualité est une valeur que j'ai traversée, perdue et retrouvée et qui a beaucoup de poids au niveau du sens de ma vie. Finalement cela se retrouve dans tout ce que je fais et tout ce que je fais a du sens. Quand je suis avec mes élèves adultes, je n'ai pas le sentiment de leur donner que le français...Ce sont des personnes qui sont en situation d'exil, en difficulté, réfugiés. Ces gens sont en demande d'autre chose que simplement l'apprentissage du français. Ils ont besoin de chaleur et d'humanité. Je sens que simplement en enseignant, je peux aussi donner quelque chose de ma personne, ce qui me réjouit beaucoup et je pense que n'importe quel enseignant donne aussi beaucoup de sa personne. On ne peut pas faire l'économie de s’investir quand on est face à un groupe. Tout ce chemin et le fait de faire de l'accompagnement des groupes de parole ont un impact sur la manière d'animer une classe.

 

 Votre spiritualité n'est pas quelque chose que vous enseignez mais peut-être que vous transmettez ?              

 

Je n'en parle jamais. Je suis simplement habitée. Avec un certain regard que je peux porter sur le monde, de choses que je peux dire ou ma manière d'être, je sais que c'est grâce à ça. Il m'arrive d'être consciente, d'être en lien et même en prière dans certaines situations. Je n'en parle que dans les situations particulières comme celle-ci s'il y a une demande. C'est quelque chose qui est devenu très intime et constitutif de ma personne. De même que le deuil, il arrive un moment où nous n'avons plus besoin de parler de la personne décédée ou de celui qui nous a quitté parce que quelque chose est intégré en nous qui nous appartient. Nous n'avons plus la nécessité d'en faire état.

 

 

 Dans l'accompagnement des groupes de deuil, est-il possible d'intervenir rapidement  pour faire son deuil ?

 

Que signifie « faire son deuil »? C'est une expression un peu galvaudée et utilisée de manière inconsidérée. Cela signifie avoir fini son deuil. Après un certain nombre d'étapes, la personne sent qu'elle est allégée de ce poids, qu'elle ne souffre plus, qu'elle n'a plus l'aiguillon qui fait mal. Cela ne se passe pas en une année...Il faut plusieurs années. Il n'y pas de temps défini comme on peut le lire dans certains livres, je suis persuadée que le deuil est très personnel et individuel et dépend de tout un vécu préalable. Chaque deuil va ranimer tous les deuils précédents qui n’ont pas pu être faits correctement ou qui ont été escamotés ou que la personne n'a pas pu faire pour différentes raisons. Même si la perte d'un être peut paraître plus ou moins importante, la personne peut être plus ou moins atteinte. Ainsi, des personnes sombrent dans la dépression parce qu'elles ont perdu leur chien. Derrière cette perte, plein de deuils sont ranimés, et non simplement la mort du chien.

En rejoignant un groupe les personnes viennent certainement chercher une solution...Que trouvent-ils et avec quoi partent-ils ?

 

La première question serait « pourquoi ces personnes viennent-elles ? » Les gens qui tombent sur cette information se sentent concernés. Les flyers d’information distribués ne touchent pas les gens qui ne sont pas en deuil à moins qu’ils ne connaissent une personne impliquée. Les gens qui ne sont pas endeuillés ne se rendent pas compte de ce vécu qui est extrêmement difficile.

 

 

 

Les personnes me téléphonent en disant : « Je n’y arrive pas, je ne peux plus avancer et j’ai besoin de rencontrer d’autres personnes qui vivent la même chose que moi, je suis en dépression » En fait ils ne sont pas en dépression, ils sont dans un état de dépression qui n’est pas la maladie mais plutôt une étape. On peut avoir recours aux médicaments, mais c’est quelque chose qui passe et qui est constitutif du deuil. Ils ont besoin de réconfort, de soutien, d’écoute. Ils se sentent horriblement seuls, surtout s’ils ont perdu un conjoint car ils se retrouvent, après trente ans de mariage, seuls pour manger, seuls pour faire le jardin… C’est un trou énorme. Ils ont plein de culpabilité « J’aurais dû … Pourquoi n’ai-je pas fait ça ? Pourquoi l’ai-je laissé(e) sortir ? » Toutes sortes de culpabilité inadéquates mais, une fois de plus, constitutives du deuil. Ils sont habités par tout ça et la demande est du réconfort.

 

Dès leur arrivée dans le groupe, ces personnes s’autorisent immédiatement à lâcher ce poids lourd. A la première séance, on utilise les mouchoirs car très souvent tout le monde pleure lors de cette  rencontre. Chacun reste anonyme et nous utilisons simplement les prénoms. Je ne pose jamais de question directe et je commence par un « photo-langage » : ils choisissent une photo pour se présenter et expliquent pourquoi ils l’ont choisie. Au travers de cette image ils vont pouvoir dévoiler des choses d’eux-mêmes sans trop parler d’eux-mêmes. Au fur et à mesure on arrive à un témoignage très personnel de ce qu’ils sont en train de vivre. La plupart du temps, dès ce moment-là, chacun sait pourquoi toutes les personnes sont là : « Jai perdu mon fils…J’ai perdu mon mari… »

 

 Il y a un programme dans ces groupes. Le départ est assez "plombé", les gens tournent dans leur souffrance. Pendant 3 ou 4 séances on tourne autour du sujet du deuil, de cette terreur dans laquelle ils sont, de la difficulté de recréer des liens, ils ont mal partout…Dans les dernières séances on remonte parce qu’en fait on commence à parler du sens qu’on peut donner par rapport à soi-même. C’est souvent extraordinaire : au départ ils parlent de leur défunt, dans les dernières séances ils parlent d’eux et de ce qu’ils vont faire. Certains ont tout à coup un nouveau projet. C’est assez frappant. Nous avons l’habitude de manger ensemble avant chaque rencontre et les premiers repas sont vraiment lourds, dans les dernières séances il y a beaucoup plus de légèreté.

 

 En plus du réconfort, ils ont besoin de comprendre. Ce qui émerge en faisant le bilan à la fin des sept séances : « Ca m’a fait du bien… C’était un point de repère dans mon année… Chaque mois je savais que j’allais voir le groupe » Il y a des gens qui reconnaissent dire des choses qu’ils ne diraient jamais ailleurs. Ce peut être des propos qui paraissent complètement anodins mais qui sont insupportables à dire, par exemple : « Je suis jalouse des autres couples, je ne l’ai jamais dit à personne mais je ne peux plus sortir … » ou « Je n’ai pas le droit d’être heureux alors que mon conjoint a disparu… » Le fait de l’avoir confié permet un immense soulagement.

 

  La grande force du groupe est de se retrouver face à face, ils sont témoins du chagrin de l’autre. Avoir du chagrin devant témoin donne du poids au chagrin que l’on a. On peut le dépasser parce qu’il est vu, parce que quelqu’un l’a pris en compte. Personnellement je ne fais pas grand-chose, je suis facilitatrice et je renvoie l’écho de temps en temps en veillant au temps de parole de chacun. Je rassure quand cela est nécessaire. Le fait d’entendre que les autres vivent la même chose les apaise et les rassure. Ils créent parfois des liens et restent en contact lorsque les séances sont terminées. Les adresses ne sont communiquées qu’à la fin des rencontres et seulement si le groupe en manifeste le besoin.

 

   

 Comment transmettre cette information à des personnes qui ne savent pas que de tels groupes existent ? Alors qu'ils ne sont pas forcément en mesure de rechercher lorqu'ils traversent une telle épreuve !

 

Je travaille beaucoup sur Genève et il existe quelques structures en Suisse.

Il y a « Arc en ciel » qui s’occupe des parents qui ont perdu un enfant, « Caritas » qui anime des groupes de parole différents des miens, ce sont des groupes ouverts que l’on peut rejoindre à tout moment alors que les miens sont fermés, c'est-à-dire que les personnes qui me rejoignent s’inscrivent pour 7 séances et il n’y a pas d’autres personnes accueillies pendant ce temps-là. Il existe aussi des groupes par rapport au deuil périnatal et des groupes organisés par la Ligue Genevoise contre le Cancer pour les enfants qui ont un parent porteur de cancer ou un parent disparu à cause du cancer. Nous nous rencontrons une fois par année pour réaliser un support papier qui est diffusé largement à l’hôpital, chez tous les médecins de Genève et dans le plus de lieux possibles. Il arrive que des personnes viennent par le biais de ces informations découvertes dans des magasins.

Envisagez-vous de travailler en coopérant avec une autre personne ?

 

Volontiers mais il faut trouver la bonne personne. Au début nous travaillions à deux avec l'intiatrice de ces groupes. J'ai travaillé dans les paroisses, je proposais mes services à un pasteur qui organisait les rencontres dans son cadre et je me déplaçais dans toute la ville de Genève dans différents locaux? Je me retrouvais chaque fois avec un partenaire différent qui était le pasteur local, ce qui nécessitait une sacrée adaptation. Maintenant je travaille seule mais je ne vais pas forcément en rester-là, tout peut évoluer. 

 

 

Comment vivez-vous toutes ces rencontres ?     

 Je suis convaincue de ce que je fais. Les personnes expriment l’utilité de ces groupes et même la nécessité dans une société qui laisse peu de place au deuil. Je fais ce travail car je sens que cela correspond à un besoin pour les personnes. Pendant longtemps j’ai craint de courir le risque que le deuil se poursuive pour moi-même et de m’y complaire en travaillant dans ce domaine. C’est la raison pour laquelle j’ai arrêté pendant une année d’animer des groupes pour me repositionner. Je sens maintenant que je suis à une distance de mon propre vécu qui me permet de recevoir tous ces vécus de manière saine.

Je suis supervisée. Si des choses résonnent je peux les traiter. Dans l’ensemble je suis heureuse de constater que je suis dans une autre étape. Ce que je fais a du sens, c’est utile. J’aime animer ces groupes parce que dans cette étape de vie les gens sont dans une très grande vérité, ils sont dépouillés, retournés. Ce qui se passe est très authentique. J’aime beaucoup ces échanges très profonds, très vrais qui n’ont lieu que dans ces périodes de crise fondamentale.

Derrière tout

ce travail,

quel est votre cheminement ?

 A un certain moment j’ai décidé de me former avec diverses démarches, notamment en relation d’aide. J’ai fait un cycle de 2 ans dans un organisme qui s’appelle « Formation Transformation » avec Rosette Poletti. J’ai ajouté à cela toutes sortes de stages de formation pour aboutir au moment où j’ai senti suffisamment d’assurance pour pratiquer cette écoute et éviter les dérives. Je viens de m’inscrire cette année pour un Master en psychologie à l’Université de Lyon pour valider toute ma formation.

 Propos recueillis le 12 octobre 2009
A.B. pour Des arbres de ressources
 
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