|
|
| Christine L'Eplattenier Plasticienne (Beaux-Arts Genève) Animatrice certifiée : Ateliers d'expression créatrice analytique/Art Cru Bordeaux Pour satisfaire notre curiosité, pouvez-vous nous éclairer sur ce qu’est l’Art Cru ?
C’est un concept créé en 1983 par Guy Lafargue à Bordeaux. Guy Lafargue est psychosociologue. A un moment donné il a participé à un atelier tenu par un sculpteur céramiste et a découvert l’argile d’une manière totalement hors normes. C’est suite à cette expérience qu’il a développé son concept d’Art Cru. Guy Lafargue a créé l’Art Cru pour mettre l’accent sur le lien direct entre l’affect et sa représentation. A travers mon regard et ma compréhension, il l’a nommé ainsi parce que la personne essaye de mettre le moins de filtres possible entre son ressenti et comment elle l’exprime dans sa création ; parce que c’est le plus spontané possible, la réflexion et l’élaboration viennent après. | 
|
 |  | | | | | Créations Christine L'Eplattenier |
Guy Lafargue a réuni des collections présentées dans un musée et visibles sur son site : "ART CRU MUSEUM" Les oeuvres présentées sont puissantes dans leur expression. Il a dirigé de nombreuses formations d'animateurs d'atelier d'expression qui vont travailler dans différentes institutions (éducation spécialisée, santé mentale, réinsertion sociale et professionnelle, maisons de retraite, milieu carcéral, etc.) ou qui vont ouvrir des ateliers privés dans le domaine du développement personnel | Cette formation permet d'aborder plusieurs médiateurs d'expression comme les marionnettes, la danse, la peinture, l'argile, l'écriture, etc. Chaque médiateur va réveiller des images, des émotions ou des sensations différentes. Par exemple, l'argile peut permettre d'accéder à des souvenirs d'expériences primitives liées au corps et à la matière alors que l'écriture touchera d'avantage la période de scolarisation et peut réveiller tous les plaisirs liés à cette période ou toutes les difficultés, voire les douleurs, qui accompagnent l'entrée dans le système scolaire normateur. C'est la formation que j'ai suivie. |
 | Après les Beaux Arts, pourquoi avoir pris ce chemin ? Pourquoi ne pas être devenu artiste peintre, sculpteur… ?
J’avais une grand-mère très créative et j’ai hérité de beaucoup de son matériel et d’outillage. Depuis ma première enfance, ma mère a favorisé ma liberté créative. A l’âge de 15 ans je passais mon temps libre à teindre des batiks et ma famille a toujours toléré que la baignoire prenne les couleurs des différentes teintures. J’étais très attirée par les Beaux Arts mais je n’osais pas car je ne me sentais pas à la hauteur de cette école mythique…jusqu’au moment où une amie m’a proposé de m’aider à préparer le concours d’entrée et j’ai été admise. |
La filière pédagogique que je suivais proposait un atelier principal, j’avais choisi la peinture, et un atelier secondaire pour devenir enseignant d’activités créatrices. Cet atelier m’a enthousiasmée et a pris plus d’importance pour moi que la peinture. Nous avons abordé de nombreuses techniques et touché énormément de matières. A partir de ce moment-là j’ai vraiment commencé à m’intéresser au processus de la créativité et à ce qui la freine. J’étais personnellement concernée : j’avais le grand désir de créer mais ne m’en croyais pas capable. J’avais aussi des choses à régler avec le regard des autres et avec ma liberté face aux commentaires que je pouvais recevoir devant mes créations qui ne ressemblaient pas à des œuvres classiques. | |
Je n’ai jamais eu réellement de « plan de carrière » et les choses sont venues à moi au hasard des rencontres et des occasions. A un moment j’ai suivi un stage avec Gilbert Mazliah sur l’éveil créatif. Ce stage correspondait à ce dont je rêvais, c'est-à-dire emmener des gens à reprendre confiance dans leur propre créativité. C’est surtout cela mon cheval de bataille. | Je rencontre souvent des personnes dont l’élan créatif a été cassé dans leur enfance et qui n’osent plus peindre ou dessiner. Si on arrive à reprendre confiance, à reprendre plaisir et à dépasser le fait des « Je ne sais pas – Je n’arrive pas – C’est mal fait – Cela ne correspond pas à ce que j’aimerais réaliser », on se trouve alors dans la satisfaction, on se sent plus assuré et on peut se laisser aller au plaisir. Dans ce stage j’ai vécu aussi toute la richesse de l’imaginaire. |
En découvrant la formation d’animateur d’atelier d’expression créatrice analytique « art cru » de Guy Lafargue j’ai été attirée par la liberté, par l’absence d’injonctions et consignes, par l’ouverture qui permet à chacun d’aller où il a envie et où il est bon pour lui d’aller. Au cours de cette formation je me suis libérée du regard formaté qui pousse à créer de belles œuvres d’art. | | J’ai également beaucoup apprécié la pédagogie développée par Guy Lafargue qui permet d’abord d’expérimenter avant d’élaborer l’expérience vécue et ressentie en passant par le langage verbal puis, dans le cadre de notre formation, de développer les liens théoriques. C’est la même attitude qui prévaut dans les ateliers : l’animateur propose un dispositif pour que les participants puissent expérimenter et exprimer avec la matière d’abord puis élaborer l’expérience verbalement. |
Ces formateurs sont-ils eux-mêmes des artistes ? Pas du tout ! Dans ma volée de formation, il y en avait peu et ça a plutôt été un handicap car l’artiste a déjà un langage formel construit. |
Nous pouvons aussi être très intrigués par votre atelier d’argile : que proposez-vous et que reçoivent les participants ?
Dans mon atelier, je propose aux participants un dispositif très libre pour que chacun puisse reprendre confiance dans ses capacités de créativité, d’imagination (l’imaginaire est immense et englobe tous les possibles). Ce qui m’intéresse aussi dans cette démarche c’est toute la question de l’expression créatrice : « Que se passe-il ? A quoi cela me fait-il penser ? Quelles sont les images qui arrivent ? quels sont les souvenirs qui se réveillent ? De quoi ai-je envie ? Comment vais-je le mettre en forme ? » . Mon dispositif offre un grand choix d’argiles différentes : « Laquelle m’attire ? Et pourquoi ? Quelles sont mes sensations ? » Les différents aspects, la couleur, l’odeur, la texture, la résistance vont guider le participant dans son choix. | |
Dans mon expérience, quand je commence à triturer l’argile, souvent une forme se montre que je vais peut-être suivre ou bien je vais continuer à triturer l’argile jusqu’à ce que j’aie envie ou que je sois prête à rendre visible la forme que je devine. Très souvent aussi, l’étonnement est grand devant la forme qui se montre. Ce sont tous ces jeux-là qui m’attirent et me plaisent dans cette démarche. |
 | Ce qui m’émerveille aussi, c’est cette richesse d’approches, d’images révélées et de manières différentes d’aborder un même matériau. Très vite s’acquiert une sorte de style, une façon d’entrer dans l’argile qui correspondent vraiment à l’expression de la personne et cette singularité expressive est fascinante. Sans qu’aucune consigne ni technique ne soient données, chaque participant trouvera rapidement ses propres formes et quelque chose de singulier. |
L’atelier d’art cru est une proposition d’atelier particulière, peu connue et qui donne peu de repères aux participants : on y expérimente la liberté d’expression. Souvent on vient avec une attente, un désir. Je présente l’atelier de la manière la plus ouverte possible et laisse ensuite la personne découvrir et expérimenter à son rythme. C’est vraiment un cheminement personnel et il faut se sentir en sécurité pour s’y lancer. L’éthique des animateurs d’ateliers d’art cru est précisée dans une charte. | Une des attitudes fondamentales est d’être centré sur la personne, de respecter son expression, son rythme et ses besoins. Ce dispositif met en place un cadre extrêmement rigoureux, clairement énoncé au démarrage de l’atelier : organisation temporelle et spatiale définie, richesse de matériaux mis à disposition, absence d’interprétation, de jugement et d’incitations. |
| | Cela peut être très déstabilisant d’être face à soi-même, sans consignes ni propositions autres que d’expérimenter en étant à l’écoute de ce qui se passe pour soi -d’où la nécessité d’avoir un cadre bien construit pour retrouver un sentiment de sécurité. Après avoir dépassé l’appréhension du départ, testé la solidité du cadre et de l’animatrice, les participants arrivent, choisissent une terre en fonction de leur envie du jour, commencent à malaxer l’argile et c’est à ce moment-là que quelque chose arrive ! Une image se fait jour, une forme se montre, la plasticité de l’argile permettra à la forme de se modifier par la pression d’un pouce, avec un coup d’ongle, un visage apparaît, une bouche qui tombe ou remonte… |
Cela prendra peut-être l’apparence d’un animal…et toutes les formes se mettent en place pour aboutir à un travail que le participant n’avait pas du tout imaginé ou projeté. C’est vraiment un jeu, une chose en amène une autre, il y a une sorte d’enchaînement d’images, de sensations… Le participant est devant une œuvre qui peut l’interroger et tout cela représente un véritable travail personnel. Il y a aussi quelques fois des surprises et l’activité peut connaître des moments jubilatoires ! | 
|
La créativité est dans l’air du temps… Que se passe-t-il dans notre vie si nous développons notre créativité ?
Mon activité est l’ « Expression Créatrice ». « Développer sa créativité » est dans l’air du temps et la créativité, c’est très vaste. On peut être créatif dans tous les aspects de sa vie ! Dans la nourriture, l’organisation de son lieu de vie, dans les rythmes qu’on donne à sa vie. Pour citer un exemple il me revient le souvenir d’une personne chez qui on ne mangeait jamais au même endroit ! C’était absolument magnifique et elle profitait de tous les lieux pour prendre ses repas. Voilà un exemple de créativité. | |
Ma proposition est d’offrir l’opportunité d’entrer en création à des personnes qui ont une profonde envie mais qui souvent n’osent pas. Je crois qu’il y a cette profonde envie de retourner à quelque chose de manuel, de moins cérébral et peut-être à la satisfaction que peut donner le contact avec la matière. | Dans mon atelier on peut donner une forme à ses pulsions, à ses désirs, à ses besoins d’une manière totalement libre et spontanée, avec la conviction que chacun sait exactement faire pour donner forme à son expression. Il n’y a pas de transmission de technique ou de savoir faire. Il n’y a pas de comparaison avec un modèle. L’attention est portée ailleurs. |
Voulez-vous nous parler des CréAteliers, l’endroit où vous travaillez ?
C’est une longue histoire…A l’époque de l’artisanat (années 70) nous avions déjà organisé des ateliers pour les moniteurs de camps de vacances dans ces lieux et lorsque les locaux ont été mis à notre disposition nous avons donné des cours à des adultes : poterie, batik, vannerie, tissage, filage, teinture végétale qui correspondaient aux demandes de cette époque. Il y avait des personnes engagées de manière permanente dont je faisais partie. J’ai eu une absence de dix années en partant à l’étranger puis en travaillant dans une Maison de quartier. J’ai entamé une formation en cours d’emploi d’animatrice socioculturelle. Pendant ces 10 ans, ce lieu a vécu sa vie avec différentes étapes et, avec le soutien des habitants et des participants, est devenu une association centre de loisirs. |  C’est à ce moment-là que j’ai été contactée et je suis dans cette structure depuis 1992 comme animatrice socioculturelle, chargée du lien, du travail social, d’engager les professeurs, du soutien pédagogique des professeurs et de gérer l’association qui est devenue importante avec 300 élèves (adultes, adolescents, enfants). Les activités sont variées : bijouterie, céramique, couture, aquarelle, peinture, dessin, poterie…J’ai longtemps animé un atelier de peinture « Art Cru » pour les enfants. J’avais la possibilité d’exercer mes deux fonctions (gestion et cours) et j’ai aussi donné de nombreux cours de papier mâché pour les adultes. |
Vous avez cessé de donner des cours dans le cadre des CréAteliers ?
Les choses se transforment…Il est nécessaire d’avoir un minimum de participants dans chaque atelier et le papier mâché n’attirait plus assez de monde. Y-a-t’il de nouvelles tendances ?
Pas tellement ! En ce moment on a redécouvert le tricot… il existe des clubs surtout fréquentés par des jeunes de 20 à 25 ans. Que voudriez-vous ajouter pour conclure cette discussion ?
Je suis très heureuse d’avoir construit mon propre atelier où je peux recevoir un groupe. Je possède une quantité de techniques que j’aimerais partager tout en conservant mon activité artistique. L’un nourrit l’autre… |
Propos recueillis le 14 décembre 2009 Des arbres de ressources | |
|
|